Strates

Description

Le projet terra mentis se décline en quatre temps et quatre surfaces :

  • une carte Terra Mentis MMVII-MMXI
  • un livre publié chez éléments de langage (Bruxelles) : Adélaïde-paysage
  • une collaboration entre artistes terra mentis/lectoris mens
  • un site internet terramentis.eu (et .fr ; et .be), qui rend compte des trois premiers temps

Le livre Adélaïde-paysage se décompose en 24 livrets rassemblés en un coffret. Les 24 livrets sont placés dans le coffret de manière aléatoire. Ils portent chacun un titre, mais aucune indication numérique pour les classer. Y est jointe une carte nommée Terra Mentis MMVII-MMXI. Les couvertures des 24 textes en reprennent une section rectangulaire verticale. Les 24 couvertures reforment donc Terra Mentis MMVII-MMXI, la carte. L’œuvre est pensée selon un dispositif ludique, qui ressort sur le plan concret du puzzle, sur le plan narratif des jeux des 7 familles, des différences et ressemblances, des images séquentielles, enfin du puzzle encore et du gros plan.

Sur le site internet : terramentis.eu, on peut explorer la carte, lire d'autres textes liés aux 24 livrets d'Adélaïde-paysage. Anticipation ou continuation du livre publié mais aussi répertoire de palimpsestes, de rejetons hybrides d'Adélaïde-paysage. Une réalité augmentée d'un espace de fiction. Y sont inventoriées également des propositions artistiques, comme autant d'aperçus sur le monde mental de lecteurs, produits de terra mentis/lectoris mens.

Avant la publication, j'ai soumis à des comédiens, des metteurs en scène, des plasticiens et des musiciens un dispositif ludique, mimant celui à l’œuvre pour le livre : je l'appelle terra mentis/lectoris mens. A partir d'extraits des 24 livrets (entre deux et sept), j'ai composé 12 lots. A chaque lot, fut assigné un titre. Ces artistes ne connaissent de l’œuvre qu'une vue partielle de même qu'un lecteur peut rester dans l'ignorance de la carte entière avant la fin. Celui à qui échoit le lot est libre de le rejeter en tout ou partie. Chaque proposition se fait sur un extrait d'un livret. L'artiste-lecteur a la possibilité de construire une série d’œuvres d'après son lot. Pour le visiteur du site, paraît alors en calque à l'ordre premier du coffret et de la carte un nouvel ordonnancement. Celui-ci est évident, lisible dans les titres des œuvres plastiques, sonores ou visuelles qui reprennent le nom du lot : Profils, un geste 1, Profils, un geste 2. Si les autres extraits du lot ne sont pas retenus, la proposition solitaire reste imprégnée de la lecture de l'ensemble, on peut imaginer qu'en filigrane, les textes apparentés persistent au delà de leur absence.

Strate zéro – cartographier, une hétérotopie.

Qu'attendons-nous d'une carte ? De s'y retrouver quitte à risquer le plaisir de s'y perdre. De certains êtres nous éprouvons pareille sensation. Une personne, un quelqu'un qui nous assigne à notre place, qui nous tient lieu. Et en même temps provoque la désorientation. Cette personne, je l'appelle ici Adélaïde-paysage, au sens où ce que j'ai écrit pendant plusieurs années dessine une femme plurielle que je ne suis pas, que je n'ai pas rencontrée. Adélaïde a-t-elle besoin d'exister, est-il besoin de la rendre fictionnellement consistante ?

Accepter qu’Adélaïde est comme une carte tracée au fur et à mesure. Une carte sans plan.

De cette manière, j'ai vécu Terra Mentis MMVII-MMXI. Collant une feuille de plus, changeant d'idée, pensant aux cartes médiévales ou à l'algébrisation d'une l'écriture spatialisée, inscrivant dans la toponymie des calembours que je ne comprends plus pour certains, des jeux de mots graphiques qui empruntent aux souvenirs, aux langues.

Cette formule latine « terra mentis » traduit l'expression par laquelle je baptisais par dérision mon univers mental : « le pays de la tête ». Puisque cette carte rend en partie compte de celui-ci, elle ne présente aucune unité graphique, elle est composite, foutraque voire contradictoire. J'y avais inscrit 115 secteurs ; il semble que rien se fasse sans perte, aussi la carte a-t-elle été amputée de son 93ème secteur à l'occasion de sa mise sur plaque.

En aucun endroit, la carte n'illustre un texte, pas plus que le texte ne visite les lieux de la carte. Pourtant, on y décèle tant de coïncidences, qu'on peut les appeler correspondances.

La carte a été parmi d'autres un repli, l'endroit du retrait où il était possible de vivre sans s'assigner à la réalité, sans devoir habiter le monde. Je peux emprunter le concept de Michel Foucault dans Des espaces autres en 1967, je peux appeler ma carte une hétérotopie. Que la maison au centre d'Adélaïde-paysage se situe dans une anse, une sinuosité de la côte atteste encore de ce besoin.

Strate une – raconter, une histoire.

Adélaïde, à son tour, est un puzzle sans modèle où une fois rassemblés les éclats rendent – encore – compte d'un éparpillement.On pourrait prêter à cet éparpillement le nom de vie.

L'association de cette carte et de ces textes a pour premier motif l'envie d'une rétrospective, de donner accès à une période déterminée de mon temps selon ces deux modalités, graphique et écrite. J'ai dessiné Terra Mentis MMVII-MMXI entre l'hiver 2007 et l'automne 2011. La plupart des 24 textes ont été écrits ou esquissés à cette même période. La carte, à côté des 24 livrets, se donne temporellement comme un prétexte pour certains, un contexte pour d'autres. Le deuxième motif de cette association carte et textes est la volonté d'interroger le récit, d'en déjouer le fil quitte à faire pelotes, et par là d'inviter des lecteurs à se construire une voie de lecture, entre hasard et enquête.

Quand sous des strates, on découvre un angle, quand on ramène à la surface un morceau de poterie, en archéologie on parlera de fragment, se référant à une antériorité géométrique, une réalité préexistante dont la pièce disjointe témoigne. Ici, rien de tel. Où habite et persiste la fiction ? Ce sont seulement des éclats, des surbrillances qui émergent à travers la conscience de l'écriture. Ces éclats ne sont en rien des fragments. Ils sont des précipités. Ils ne dérogent à aucune intégrité. Les textes pareils à la carte figurent un parcours sans obligation, sans sens interdit ni unique. Ils furent chacun à leur manière un état.

De même que j'ai voulu finalement arrêter Terra Mentis MMVII-MMXI, borner la carte et la cadrer, j'ai voulu composer Adélaïde-paysage. Certains textes fonctionnent en symétrie, d'autres s'attachent simplement parce qu'ils constituent un enchâssement. Il y a en plusieurs endroits des cailloux blancs, des balises discrètes entre les textes. Ils correspondraient aux mystérieux Accès dessinés sur la carte dont on ignore l'issue. J'ai souhaité donner à Adélaïde une histoire, donc une famille et des désamours. Comme l'un des personnages, j'ai eu envie de la connaître. Adélaïde est le prénom donné à trois femmes d'une même famille à environ 70 ans d'écart. Ces trois femmes sont toutes liées à une maison inadéquate.

Le livre Adélaïde-paysage aménage pour le lecteur au moins deux voies d'exploration, correspondant à deux attitudes face au puzzle, deux attitudes existentielles peut-être.

La première est aléatoire, insouciante : elle correspond à l'amateur de puzzle qui ne se réfère pas à l'image à recomposer, qui préfère l'ignorance pour vivre la découverte. On prend ici puis là dans le coffret tel puis tel livret. Lire un texte puis l'autre, c'est s'interroger aussi sur le lien de l'un à l'autre, or s'interroger sur la probabilité même du lien, c'est déjà en douter. L'air de rien, on questionne la notion de récit, on en fait vaciller la ligne, on envisage des rhizomes, chers à Gilles Deleuze. On peut, ou non, au fur et à mesure de la lecture agencer les livrets en fonction d'un critère, tel que la chronologie, le choix d'un narrateur, un motif, un objet, un lieu, une époque, un personnage. On creuse le livre, en tant qu'ensemble de 24 textes, en des dimensions intriquées.

La deuxième est celle de l'amateur de puzzle scrupuleux et méticuleux. Il recompose la carte grâce aux couvertures et par là ordonne sa lecture en un semblant de récit linéaire. Au dos de la carte, on trouve derrière chaque section un numéro. Le sens de la lecture correspond au boustrophédon : on lit de gauche à droite sur la première ligne puis de droite à gauche sur la deuxième, on reprend sur la troisième de gauche à droite. Ainsi on parcourt le récit sans errance.

Ayant édifié un tel projet, d'évidence je me range dans la première catégorie.

Pourquoi fait-on ce que l'on fait ? C'est une question un peu vaste, réduisons-la à deux couples de mots : solution-problème, question-réponse. Si je me veux médecin, une soignante, je crois à la solution, je veux vivre dans un monde où la réponse est possible, efficace parfois. Elle sauve littéralement la vie, parfois. J'étudie à n'en plus finir tous les problèmes, j'apprends à les reconnaître, à les distinguer les uns des autres et je tente d'y répondre. Alan Turing, le célèbre craqueur de la machine Enigma, concevait sa spécialité, la cryptologie, par une analogie avec la physique. Si la nature se décrypte, c'est par les lois de la physique, réduire les apparences observables à une constante, c'est entendre le message derrière le code. Que fait-on lorsque l'on préfère habiter l'autre monde, celui si peu sûr, exaltant et éreintant, celui où l'on répugne à s'arrêter à une réponse ? Celui où ce qui s'entend est confusion, profusion et donc éprouve continuellement mon entendement.

La narration a pris souvent la forme d'une réponse possible, un ordonnancement du monde. Lisant ces vies, par exemple celle des Rougon-Macquart ou de la Comédie Humaine, je peux me dire que tout s'explique assez bien. Une vie serait donc un message, il suffirait parmi les événements innombrables opérer une sélection informée, alors on saurait ce que cette vie veut dire. Si l'on suppose/impose cette intention à signifier, l'on souhaiterait alors en connaître/marquer le sens. On écrit/vit une vie comme une démonstration. Comme le croient les croyants, un chemin de vie. Attention à ne pas s'éloigner du sentier. Il est interdit de s'aventurer en dehors des parcours balisés. Et puis.

On n'a pas toujours souscrit à cette croyance. L'on n'a pas toujours prêté aux existences la netteté des autoroutes, par conséquent on a pu/peut écrire comme l'on ne se coiffe pas, sans pour autant être mal coiffé ni adhérer à la post-histoire et signer la fin du récit. Baroque, à tiroirs, oulipo, anomal, toile, texte, un roman.

Comment écrit-on alors ?

Strate deux – lire, les liens.

Qui ne s'est jamais entêté à concevoir l'intérieur d'un kaléidoscope ? L'extrémité du tube tinte comme le fond d'une pelle après le retournement d'une table de fête, on y voit des éclats, des bris, mais pas de mégots ; on agite le tube, tous ces petits éléments sont bien bêtes, soumis à la gravité, ils se plaquent contre la glace. Dans l’œilleton, l'aperçu sur les plafonds ornés d'un palais, la beauté démultipliée. On ne comprend pas comment ça marche. La relation entre l'un et l'autre est qu'à un bout, on identifie bien les triangles rouges, les bacilles azurs et les bubons dorés qui se combinent et s'agencent en motifs répétés et dissemblables à l'autre bout.

Je me représente terra mentis/lectoris mens et le moment des lots, comme l'intérieur de ce tube. J'ai fragmenté, fracassé ce que j'avais architecturé. Je rassemble plus que je ne compose des extraits en lots et je les livre à qui je connais bien ou peu ou pas. L'intérieur du tube c'est la lecture, c'est croire à son alchimie, c'est croire que quelque chose peut naître de ce que j'ai fait et défait.

C'est l'espérer.

Cl.Ponceau